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DIAPHANE MONOCHROME RVB 01

Pays du Coquelicot — Collège Saint-Charles de Foucauld

Ateliers au Collège de Saint-Charles-de-Foucauld

Journal de bord par Philippe Garon, écrivain et Valentine Vermeil, photographe

Premier atelier
Valentine Vermeil le 29 janvier 2024 :

4eme groupe au Collège Saint-Charles de Foucault à Albert. Les cours commencent à 8h05, c’est tôt, il fait encore nuit. J’aperçois un beau levé de soleil par la fenêtre de la classe. C’est un groupe de 25 élèves, leurs tables sont disposées en ilots de trois ou quatre. J’ai vu l’équivalent dans l’autre collège, ça doit être la mode aujourd’hui.. Ils sont un peu endormis et assez calmes. Une nouvelle fois je parle du projet global, de la restitution collective, et de ce qui est amorcé avec les autres groupes. Puis, je me base sur ce que Philippe leur a demandé d’évoquer : un lieu favori ou detesté, et j’essaie de mémoriser les 25 prénoms ! Je parle de photographie, de lumière, de vitesse et de profondeur de champ. Nous examinons des exemples de portaits avec différentes distances, je leur distribue les petits appareils, et c’est partis pour l’expérimentation ! De retour en classe, ils enchainent sur des descriptions d’images par groupes de 6. 

 

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Premier atelier
Philippe Garon le 22 janvier 2024 :

Il a venté cette nuit. Ça brassait sur le toit. Ça m’a réveillé une couple de fois. Dans mon sommeil agité, je m’imaginais un fantôme qui tapochait des casseroles dans le grenier. Malgré tout, je me lève de bonne humeur et en forme. Dehors, ça s’est vraiment réchauffé. Toute la neige a fondu. Je passe à côté de la basilique pour me rendre à l’école. On m’accueille chaleureusement. Pendant que le directeur adresse aux élèves son discours du lundi matin dans la cour intérieure, Catherine me guide jusqu’à sa classe. Je suis content de la disposition des bureaux par ilots de quatre; ça change des rangs d’oignons. J’ai à peine le temps d’enlever mon manteau et de déposer quelques-uns de mes livres sur les pupitres que déjà, ses jeunes débarquent avec le sourire. On commence la rencontre sans cérémonial. Mon accent ne semble pas trop les désarçonner. Comme à mon habitude, je casse la glace avec la signification de mon prénom. « Tous les prénoms veulent dire quelque chose », que je leur assène joyeusement. À tour de rôle, je leur demande de me dire leur prénom et de répondre à une question simple, mais difficile. « Nommez-moi un lieu que vous connaissez, ici à Albert ou dans les alentours. Ça peut être un lieu que vous aimez ou que vous détestez. Un lieu qui évoque un souvenir pour vous, qui se rattache à une activité que vous faites en famille, avec des ami.e.s. » J’ajoute comme contrainte que, lorsqu’un lieu est choisi, personne d’autre dans la classe ne peut le reprendre. Elles et ils embarquent à merveille. On fait connaissance. On parle d’étymologie, d’affirmation de soi, d’identité. Je fais le fou, je blague avec eux. Déjà, de belles pistes d’inspiration se dégagent pour le projet. Avec toutes les digressions que j’ajoute ici et là, il nous faut plus d’une heure, je crois, pour que tout le monde puisse prendre la parole. 

 

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En général, leurs réponses se rattachent à des aspects positifs de leur vie. On rit beaucoup, le plaisir est au rendez-vous. Mon exubérance, ma volubilité enthousiaste peuvent s’en donner allègrement. Mais à deux reprises, il est question de cimetières. Avec la précision que ce sont des lieux détestés. Ce qui me donne l’occasion d’exprimer que parfois, nos échanges vont aussi aborder des sujets plus sensibles. Or, j’insiste sur le fait que nous formons ensemble un espace de sécurité, une équipe de sollicitude où il est possible de dire et d’accueillir des morceaux de vie plus intimes, plus difficiles. Après avoir complété les présentations, je leur demande de se lever, de s’étirer, de bâiller pour bien oxygéner leur cerveau. La station assise est très mauvaise pour la santé. Il faut bouger régulièrement dans la journée. Après ce petit interlude actif, on se remet au travail, avec énergie. Je leur laisse le loisir de me poser des questions. Ça me donne l’occasion de leur parler du Québec. Un élève s’interroge sur l’origine des sacres dans le français québécois. Un autre, assez allumé, me demande d’expliquer pourquoi j’écris. Bon, je ne me rappelle plus exactement comment il a formulé son intervention, mais il y avait de l’esprit dans sa prise de parole. Le genre de contribution à l’intelligence collective qui me permet d’expliquer que je doute, que je ne détiens pas la vérité absolue, que je prends des risques dans ma pratique, par tâtonnement, par intuition, qu’il est parfois difficile de saisir les réponses à nos motivations, les sentiments qui nous animent, que nos intentions sont souvent irrationnelles. Mais je peux quand même leur dire, avec candeur et sincérité, que c’est le besoin de reconnaissance, d’amour sûrement, qui motive mes tentatives artistiques. Et aussi une volonté de m’inscrire dans une lignée. De vouloir me projeter avec singularité, oui, mais en essayant d’apporter ma modeste contribution dans une grande chaîne de passeurs culturels, pour que certaines histoires, certains mots, certaines expressions, ne disparaissent pas. Que des éléments de notre passé, que je juge importants, ne soient pas oubliés. Ça me permet de leur expliquer les grandes lignes de notre projet avec Diaphane, de ce qui est attendu de nous : le fanzine, l’exposition. À partir du thème « Récits de territoire ».

 

J’essaie de leur donner le plus possible la parole. Que ce soit elles et eux qui formulent dans leurs mots les concepts clés. Moi, je pense que mon rôle consiste à interroger, à m’assurer que tout le monde comprenne, à ajuster au besoin, à récapituler. J’ajoute que la notion intergénérationnelle revêt de l’importance dans notre recherche commune. Bientôt, la cloche sonne. C’est la récré. Nos deux heures ensemble sont déjà passées. Mon petit rituel d’autoévaluation à l’aide de nos dix doigts me suggère une satisfaction unanime par rapport à notre première rencontre. Catherine semble contente. On a déjà des idées pour la suite, mais faute de les avoir notées, je les ai oubliées, hélas. Pas grave. On trouvera bien le moyen de se rattraper. Elle m’offre un petit café pour la route dans la salle des profs et hop!, je repars en lui laissant un exemplaire de « Ton dictionnaire du bout de la Terre ».  

 

Sur la rue Anicet-Godin, devant le Groupement médical de la vallée, je rencontre un vieux monsieur qui traîne de peine et de misère une palette de bois. Il a une pas pire binette avec sa calotte à oreilles doublées en simili mouton. Je lui offre mon aide, qu’il refuse poliment. Deux autres vieux se joignent à l’attroupement, un bien élégant avec sa canne et l’autre, drette comme un piquet malgré son âge. On jase jovialement. Le traîneur de palette nous explique, pas trop clairement, qu’il va s’en servir pour peindre. Tiens tiens, ça m’intrigue ça… J’essaie d’en apprendre plus sur lui, je lui demande son nom. Il détourne le sujet à grands coups d’opinions échevelées : « Vous savez ce qu’il faut pour la France? Il faut de la vaillance! » ou quelque chose dans le genre, je me souviens plus exactement. On lui offre à nouveau notre aide, je lui demande encore son nom. C’est peut-être un peu trop frontal comme approche. Il s’éloigne en marmonnant, mais sans paraître froissé pour autant. Je reste là avec le monsieur drette comme un piquet. Il me dit : « Il venait souvent à mes soirées dansantes. » J’apprends que mon interlocuteur animait des veillées disco, mais aussi qu’il jouait du saxophone pour des bals musette. Ancien cheminot, dans ses temps libres, il a trimbalé son matériel de sonorisation et d’éclairage pendant trente ans, je crois. Je lui dis que ça m’intéresse. « Quel âge vous me donnez? » 72, que je réponds, sincèrement, et il me corrige en disant 87, avec un brin de fierté. « Comme mon père. », que je rajoute en précisant que je viens du Québec, et non de la Belgique, que je suis là pour écrire, que le lien avec les personnes de son âge fait justement partie de mes dadas. Mais il minimise. Il m’esquive, me raconte qu’une de ses petites-filles a vécu à Montréal et qu’elle est maintenant rendue à Calgary, où elle travaille dans un Décathlon comme responsable du département des accessoires d’équitation. Définitivement, mon amour des chevaux ne me lâche pas! « Son mari est cuisinier. Enfin, c’est pas son mari. Ils sont pacsés. Elle aime ça là-bas. Elle a trouvé les gens accueillants. Elle dit qu’il y a une belle solidarité. » Je suis content de ces quelques minutes en sa compagnie. Si ma mémoire ne me joue pas des tours, on se sépare dans un soubresaut de soleil. Lui non plus n’a pas voulu me dire son nom. Mais peut-être que je le recroiserai, au hasard.

 


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